Ferhat BELAID • 18 février 2026

L’entraînement de la résilience cognitive

Pourquoi les athlètes de haut niveau s'entraînent désormais sous « fatigue mentale » pour améliorer leur endurance physique

Introduction : Du squelette et du muscle à la tête et du mental


Traditionnellement, la performance sportive, notamment en endurance, a été pensée comme le produit d’une machine physiologique — muscles, cœur, poumons, énergie métabolique — devant fournir l’intensité nécessaire pour soutenir un effort prolongé. Mais cette vision purement biologique est aujourd’hui remise en question par un cadre innovant : le modèle psychobiologique de la performance d’endurance. Dans ce modèle, le mental — en particulier la perception de l’effort et les processus cognitifs — joue un rôle central dans la régulation de la performance physique.

Cela a conduit certains chercheurs et entraîneurs à intégrer des entraînements cognitifs réalisés en état de fatigue mentale pour améliorer la performance physique, en particulier dans les sports d’endurance. Ce mouvement repose sur l’idée que l’endurance n’est pas seulement une affaire de cœur ou de muscles, mais aussi de cerveau.

Thanks for reading! Subscribe for free to receive new posts and support my work.


1. La fatigue mentale : un état psychobiologique influençant le corps et l’esprit


La fatigue mentale est définie comme un état psychobiologique survenant après des périodes prolongées d’effort cognitif soutenu — par exemple, des tâches nécessitant attention, inhibition, planification ou prise de décision complexes.

Ce phénomène induit :

  • une sensation accrue de fatigue subjective ;
  • une altération de certaines fonctions cognitives (attention, prise de décision) ;
  • une modification de la perception de l’effort lors d’une activité physique subséquente.

Des études montrent que l’exposition à une tâche cognitive exigeante avant un exercice physique réduit la performance d’endurance ultérieure, sans modifier significativement les indicateurs physiologiques classiques comme le rythme cardiaque ou l’accumulation de lactate au niveau musculaire.

Ceci suggère que ce n’est pas le muscle qui limite l’effort, mais la façon dont le cerveau perçoit et gère l’effort. Cette perception accrue de l’effort amène l’athlète à abandonner l’effort plus tôt, même si son corps est encore capable de produire.


2. Le modèle psychobiologique de la performance : une révolution conceptuelle


Le psychobiological model, principal cadre théorique sous-jacent à ces idées, offre une explication différente de la réalité de l’endurance. Ce modèle propose que :

  • la performance d’endurance (temps avant épuisement ou capacité de maintenir une intensité donnée) est régulée par la perception de l’effort, pas seulement par des limitations physiologiques musculaires ;
  • la décision de continuer ou d’arrêter un effort est fondamentalement une décision cognitive basée sur un calcul coût-bénéfice (effort perçu vs. récompense anticipée) ;
  • tout facteur qui augmente l’effort perçu (comme la fatigue mentale) tend à diminuer la performance, indépendamment des gains physiologiques.

En d’autres termes, la fatigue mentale agit comme un modulateur de la performance physique, même si les muscles, le système cardiovasculaire et les énergies métaboliques ne sont pas eux-mêmes physiquement fatigués.


3. Résilience cognitive : pourquoi les athlètes doivent l’entraîner


Le concept de résilience cognitive réfère à la capacité d’un individu à maintenir des fonctions cognitives performantes malgré des charges mentales ou émotionnelles intensives. Dans le sport, cette résilience devient cruciale parce que :

  • les compétitions modernes exigent non seulement une intensité physique extrême, mais aussi une prise de décision rapide sous pression ;
  • la fatigue mentale peut venir non seulement de tâches cognitives répétitives, mais aussi du stress psychologique, des stratégies compétitives et de la planification de la performance en jeu réel.

Une étude récente montre d’ailleurs que les athlètes d’endurance sont moins sensibles aux effets négatifs de la fatigue mentale que les non-athlètes, suggérant qu’une pratique régulière et approfondie d’effort physique peut accroître cette résilience cognitive.


4. Brain Endurance Training (BET) : entraîner le cerveau en même temps que le corps


Face à cette prise de conscience, certains chercheurs ont proposé des méthodologies d’entraînement intégrant conjointement des charges cognitives et physiques — le Brain Endurance Training (BET).


Principes du BET


L’idée est de combiner des tâches cognitives exigeantes (par exemple, des tâches de maintien de l’attention, de contrôle inhibiteur ou de prise de décision) en simultané ou avant une séance physique, afin :

  1. d’habituer l’athlète à performer physiquement malgré une charge cognitive accrue ;
  2. de réduire l’augmentation de la perception de l’effort lorsque l’on est mentalement fatigué ;
  3. d’entraîner les réseaux cérébraux associés au contrôle attentionnel, à la motivation et à la planification.

Certaines études préliminaires indiquent que ce type d’approche peut améliorer les performances d’endurance, réduire l’impact de la fatigue mentale sur l’effort et influencer positivement la perception de l’effort.


5. Applications pratiques : comment les équipes et athlètes l’intègrent


Le BET n’est pas encore un standard universel, mais chez des athlètes de haut niveau, on observe :

  • des séances cognitives avant des entraînements physiques clés ;
  • l’intégration de tâches cognitives complexes pendant les phases d’entraînement physique ;
  • des exercices de prise de décision rapide, de simulations tactiques ou de gestion du stress mental dans des contextes physiques.


De plus, des interventions comme la mindfulness ou d’autres techniques cognitives peuvent atténuer les effets de la fatigue mentale et améliorer l’endurance physique notamment quand elle est mesurée après une tâche mentale exigeante.


6. Limites et perspectives futures


Bien que prometteurs, plusieurs aspects requièrent encore des preuves solides :

  • l’ampleur exacte des gains pour différents types de sports ;
  • les mécanismes neurologiques sous-jacents précis (par exemple, changements dans les réseaux attentionnels ou dans la connectivité cérébrale) ;
  • l’optimisation des protocoles de BET selon les disciplines.

Il reste également à clarifier comment ces approches interagissent avec d’autres formes de charge d’entraînement (physique, émotionnelle), et comment elles peuvent être adaptées à la période de compétition ou de récupération.


7. Partie pratique : Comment entraîner concrètement la résilience cognitive en endurance


L’intérêt théorique du Psychobiological Model et du Brain Endurance Training (BET) n’a de valeur que s’il peut être transféré sur le terrain. Cette section propose des protocoles concrets, progressifs et applicables, inspirés des travaux de Samuele Marcora, Boris Pageaux et Mathieu Audiffren.


A. Principe fondamental : provoquer une fatigue mentale contrôlée


La littérature scientifique montre que des tâches cognitives soutenues de 20 à 90 minutes suffisent à induire une fatigue mentale significative capable d’augmenter la perception de l’effort pendant l’exercice physique.

Types de tâches cognitives utilisées en recherche :


  • Tâche de Stroop (inhibition cognitive)
  • Tâche 2-back / 3-back (mémoire de travail)
  • Tâches de vigilance prolongée
  • Résolution de problèmes sous contrainte temporelle
  • Jeux vidéo stratégiques demandant attention soutenue


L’objectif n’est pas d’épuiser psychologiquement l’athlète, mais de créer un niveau de charge mentale reproductible et mesurable.


B. Protocoles pratiques selon le niveau


1️⃣ Niveau débutant (athlètes amateurs)


Objectif : s’habituer à performer malgré une légère fatigue mentale.

Protocole 1 – Pré-fatigue cognitive avant séance d’endurance

  • 20 minutes de tâche cognitive continue (application Stroop ou 2-back)
  • 5 minutes de transition
  • 45–60 minutes d’endurance en zone 2

Fréquence : 1 fois par semaine

Indicateur clé :

  • Échelle de perception de l’effort (RPE) comparée à une séance classique


2️⃣ Niveau intermédiaire


Objectif : stabiliser la perception de l’effort sous contrainte mentale.

Protocole 2 – Fatigue mentale + travail au seuil

  • 30–40 minutes de tâche cognitive soutenue
  • 3 × 10 minutes au seuil (FTP ou allure semi-marathon)
  • Récupération active 3 minutes

Fréquence : 1 fois tous les 7–10 jours

Observation attendue :
Diminution progressive de l’augmentation de RPE au fil des semaines.


3️⃣ Niveau élite / performance


Objectif : reproduire les contraintes cognitives de compétition.

Protocole 3 – Intégration simultanée

  • Travail cognitif embarqué pendant l’effort :
  • prise de décision tactique simulée
  • calcul mental intermittent
  • stimuli visuels aléatoires nécessitant réponse rapide
  • Séance HIIT ou travail spécifique compétition

Exemple cyclisme :

  • 5 × 5 minutes à VO2max
  • Stimulus cognitif toutes les 30 secondes

Ce type d’entraînement cible directement la résilience décisionnelle sous intensité élevée.


C. Variables à surveiller


1. Perception de l’effort (RPE)


C’est la variable centrale dans le Psychobiological Model.

2. Motivation


Le modèle souligne que la décision d’arrêter dépend du coût perçu vs récompense attendue.


3. Charge cognitive cumulée


Attention au surmenage mental (travail, stress, études).


4. Récupération


La fatigue mentale récupère plus lentement que la fatigue musculaire dans certains cas.


D. Exemple de microcycle intégrant BET


JourSéanceLundiRepos ou récupération activeMardiIntervalles haute intensitéMercrediEndurance fondamentaleJeudiBET + seuilVendrediReposSamediSortie longueDimancheTravail technique / tactique


E. Sports concernés


Les effets semblent particulièrement pertinents pour :

  • Marathon
  • Cyclisme sur route
  • Triathlon longue distance
  • Aviron
  • Sports collectifs à forte charge décisionnelle

Mais aussi pour les sports de combat et sports collectifs où la fatigue mentale décisionnelle est déterminante en fin de match.


F. Précautions importantes


  • Ne pas introduire en période de surcharge globale
  • Éviter en phase de récupération post-compétition
  • Individualiser selon profil psychologique
  • Introduire progressivement


Le BET n’est pas une séance supplémentaire, mais une modification qualitative de la charge existante.


G. Perspectives avancées


Les recherches actuelles explorent :

  • La stimulation cérébrale non invasive
  • L’entraînement attentionnel ciblé
  • Les interactions entre motivation, dopamine et perception de l’effort
  • Le rôle du cortex préfrontal dans la régulation de l’endurance


L’hypothèse centrale demeure que l’entraînement répété sous fatigue mentale pourrait modifier durablement la tolérance à l’effort perçu.


L’entraînement moderne dépasse désormais le muscle. En intégrant le cerveau comme régulateur central de l’endurance, les entraîneurs travaillent non seulement la capacité physiologique, mais aussi la capacité à tolérer l’effort perçu.


La résilience cognitive devient un avantage compétitif majeur : dans un monde sportif où les écarts se jouent à quelques secondes, savoir continuer malgré une perception accrue de l’effort pourrait faire la différence entre podium et anonymat.


Conclusion


La performance physique ne se réduit plus à un défi biomécanique. Le modèle psychobiologique de l’endurance et les interventions comme le Brain Endurance Training soulignent que le cerveau lui-même est une pièce maîtresse — non seulement un interprète passif des signaux physiologiques, mais un régulateur actif de notre volonté d’exercer un effort.


Dans le sport moderne, où les marges de performance sont souvent minimes, entraîner le mental sous fatigue cognitive représente non seulement une frontière scientifique passionnante, mais aussi une opportunité stratégique pour gagner en endurance et en compétitivité.


Références


  1. André N., Audiffren M., Englert C., Brain endurance training as a strategy for reducing mental fatigue, Frontiers in Psychology, 2025. DOI : https://doi.org/10.3389/fpsyg.2025.1616171
  2. Daneshgar-Pironneau S. et al., Endurance Athletes Are More Resistant to Mental Fatigue Than Nonathletes, Research Quarterly for Exercise and Sport, 2025.
  3. Martin K. et al., Mental Fatigue Impairs Endurance Performance: A Physiological Explanation, Sports Medicine, 2018.
  4. García-Calvo T., Díaz-García J., Mental Fatigue and Sport Performance: current knowledge and future directions, European Journal of Human Movement, 2022.
  5. Mangin T., Audiffren M., André N., Réflexions théoriques et méthodologiques autour du concept de fatigue cognitive, Movement & Sport Sciences, 2023.
  6. Pageaux B., Lepers R., Drive in Sports: How Mental Fatigue Affects Endurance Performance, Frontiers in Psychology, 2018.

Thanks for reading! Subscribe for free to receive new posts and support my work.


par Ferhat BELAID 13 février 2026
Décryptage de la Tendance Hyrox et Pourquoi Ces Compétitions de “Fitness pour Tous” Détrônent le CrossFit
par Ferhat BELAID 11 février 2026
Une révolution ou une mode ?
par Ferhat BELAID 4 février 2026
Ce que le sport de haut niveau enseigne aux leaders de demain